De la nécessité de développer les langues africaines sur le cyber espace
A la sortie du Forum National tenu du 10 au 13 mai 2010 à Ouagadougou, il me plait de vous proposer le texte intégral que j’ai évoqué en réponse à son Excellence Mahamadou Ouédraogo. Merci Monsieur le Ministre d’apporter de l’eau au moulin de nous d’autres militants des langues nationales qui continuons de croire que nos langues ne peuvent pas se développer dans l’expectative contemplative et le complexe muséographique. Puisse le texte ci-dessous, contribuer à vous rassurer que vous vous avez vu juste en nous apportant votre soutien pour le combat dans le cyber espace.
De la nécessité de développer les langues africaines sur le cyber espace
En cette période de mondialisation où on a l’impression que les habitudes ont tendance à s’harmoniser, les TIC confirment leur position dans l’évolution des sociétés du savoir. L’ère des réseaux reste marquée par l’impression que l’homme est devenu un « homo communicator » comme le téléphone fait parti de son quotidien. Cependant, il faut reconnaître à la suite de Renaud P. (2000) qu’un habitant de la planète sur deux n’a jamais téléphoné. Et d’après le rapport mondial sur le développement humain 2001, 72% des internautes vivent dans les pays de l’OCDE qui regroupent pourtant seulement 14 % de la population mondiale.
Si l’une des solutions les plus recommandées à la fracture numérique a été la mise à disposition des ordinateurs à moindre coût, il faut reconnaître que le cyber espace ne peut obtenir son éclosion normale en Afrique que par la prise en compte de la dimension infrastructure articulée avec un contenu attrayant. En effet, sur toutes les tribunes, l’on ne cesse d’évoquer les initiatives visant à mettre les ordinateurs à la disposition du public africain. Or, il faut reconnaître qu’avec la prolifération des cyber café et des espaces communautaires, l’accès aux ordinateurs n’est plus conditionné actuellement à la seule condition d’en posséder mais juste d’y avoir accès. Le partage du matériel et des infrastructures a été est reste une solution qui a résolue, en partie cette question fondamentale. Cependant, il est impérieux que les contenus soient créés dans les langues africaines et destinés à un publique africain. Il y a donc, dans ce domaine un travail à faire non seulement sur les langues, ce qui n’est pas la plus grande partie du travail, mais surtout sur le public qui devra adhérer au projet. C’est à ce prix que nous allons combler, un temps soit peu, le fossé numérique.
Dans un pays comme le Burkina Faso, avec 39 internautes pour 10.000 Habitants et un PIB par habitant de 300 US$, nous restons 30 fois moins connecté que la France avec un revenu par habitant est 82 fois inférieur. Ainsi, la prise de conscience de cette révolution technologique a complètement bouleversé les politiques nationales même si, comme l’écrit Renau P. (2006) « Le temps n’est pourtant pas si loin où l’unique poste téléphonique donnant accès à l’international trônait sur le bureau d’un directeur contrôlant aussi le fax et le télex ».
Cependant, dans ces pays de pauvreté galopante et de maladie chronique où tout est prioritaire et urgente, « la course au numérique » est confrontée à d’autres problèmes majeurs comme l’analphabétisme de masse et les choix en matière de politique linguistique ayant limité l’apport des langues locales. Du coup la fracture numérique prend l’allure d’un tournant de conflit culturel, notamment en ce qui concerne l’un de ces éléments essentiels qu’est la langue. Or, quand on sait que la langue est l’élément fondamental de l’identité culturelle d’un peuple, on en vient à s’interroger sur les perspectives réelles d’accès et de promotion des TIC dans ce contexte particulier. En d’autres termes, peut-on espérer gagner la course au numérique en faisant fi de l’apport des langues africaines ? Les Africains peuvent-ils développer des contenus, les diffuser et en tirer profit dans les seules langues importées que sont l’anglais et le français? Si non, comment faire en sorte que la grande masse qui n’utilise pas ces langues importées profitent pleinement, du moins dans la mesure de leurs intérêts et besoins à la révolution technologique ?
A cette interrogation globale viennent de greffer d’autres plus spécifiques, notamment celles en rapport avec la dimension culturelle du développement. Le défi majeur pour l’Afrique ne se pose pas seulement en terme de capacité d’utilisation de « ce savoir mondial». Il s’agit de se demander comment l’Afrique peut, d’une part, s’approprier efficacement et durablement ces connaissances et d’autre part, contribuer d’une manière substantielle à l’enrichissement de ce patrimoine commun afin d’espérer en tirer réellement profit ? Autrement dit, à quelles conditions, cette innovation technologique peut-elle procurer aux pays d’Afrique l’opportunité de réduire leur isolement tant social que politique et de libérer la créativité de leurs habitants dans le but, non seulement de participer à la prise des décisions qui concernent leur existence, mais aussi de partager, avec les autres, l’expérience positive de l’intersubjectivité conservée dans leur conscience historique ?
L’objectif de la présente communication est de nous interroger sur les rapports entre les langues africaines et les TIC et particulièrement sur internet. En, termes plus spécifiques, il s’agit de réfléchir les implications actuelles de la politique linguistique africaine dans le développement du cyberespace. La finalité est surtout d’analyser les stratégies à mettre en place afin de motiver les Africains à être plus présent dans le monde numérique.
Nous partirons, pour se faire d’une seule hypothèse. Si « les NTIC sont une chance pour l’Afrique », c’est bien dans la prise en compte des potentialités qu’offrent nos langues que nous pourrons mobiliser le plus les africains. L’entrée dans le monde numérique, le siècle de la communication, l’ère des réseaux ne sera une réussite que si elle entraîne avec elle une masse importante de personnes capables de produire les effets escomptés.
Notre cadre théorique est le modèle gravitationnel de Calvet L.-J. (2005). Le choix de ce modèle s’explique par son pouvoir explicatif large dédoublé d’une simplicité théorique. En effet, les langues du monde sont liées entre elles par des bilingues et que les systèmes bilingues sont déterminés par des rapports de force. Présentée sous le modèle gravitationnel, la situation des langues du monde donne, une structuration suivant en trois niveaux : super-central (langue officielle), central (langue véhiculaire) et périphérique (langues grégaires).
Notre intérêt pour les langues africaines dans le cyberespace s’explique par deux raisons. Premièrement, nous sommes linguiste et nous avons consacrés de longues heures de recherches aux travaux sur la politique linguistique. Après avoir prospecté sur sujet au niveau national (langues véhiculaires, langues grégaires, langues minoritaires), au niveau sous-régional (langues transfrontalières) et enfin au niveau panafricain, nous sommes convaincu que des limites des politiques linguistiques à l’échec des micros Etats. À l’ère de la mondialisation, seuls les efforts concertés au sein des grands groupes permettent de résoudre l’épineuse question de manque de moyens et de partage des charges. Les langues africaines permettent de le faire; ce qui nous amène à la deuxième raison. Nous sommes militant de la cause des langues nationales et nous n’avons jamais cessé de nous préoccuper de leur promotion.
Le présent texte comportera deux parties essentielles : Dans une première partie, nous allons présenter la situation des langues du monde dans le cyber espace. Nous allons focaliser notre attention sur le sort des langues africaines.
Les langues africaines dans le cyberespace
En rappel, l’Afrique compte environ 2000 langues soit 1/3 des langues du monde. Cependant et c’est là le paradoxe, les Africains sont ceux qui utilisent le moins leurs langues, du moins les langues que la grande majorité parle dans les fonctions les plus officielles et/ ou comme langue de travail. En dehors que Burundi et du Rouanda, aucune ancienne colonie française ou anglaise n’a touché aux statuts de leurs langues. Malgré les appels incessants d’intellectuels dont le Pr. Abou Momouni, Pr. Ki-Zerbo Joseph, Cheikh Anta Diop… et des institutions internationales comme l’UNESCO, l’UNICEF, l’ONU… la place des langues africaines est telle qu’elle a été définie par les politiques coloniales depuis le siècle dernier. Les reformes politiques timides à caractère symbolique le plus souvent ne veulent pas toucher le fond du problème.
Et pourtant, contrairement à une statique politique, une certaine dynamique dont les fondements remontent à la période précoloniale continue d’influencer les langues nationales. La première de ces grandes tendances est l’émergence des langues de grande diffusion à la période précoloniale grâce aux grands empires et à la circulation sur les grandes distances, notamment avec le commerce transaharien. Vient ensuite l’urbanisation dont les effets sur la transformation sociale, de façon générale, ont été démontrés depuis les travaux de l’école de Chicago. Cette dynamique a produit une certaine harmonisation des situations linguistiques en créant des pôles véhiculaires par opposition aux pôles grégaires. Cela a fait dire que linguistes que la ville aspire le plurilinguisme et recrache le monolinguisme. L’Afrique précoloniale a compté de nombreuses villes et ce n’est donc pas un hasard si les langues de grandes diffusions qui ont émergé depuis cette période ne sont pas encore remplacées par le français ou l’anglais malgré tout le soutient financier, économique et militaire dont celles-ci ont bénéficié et continuent de bénéficier. Quand on tient compte du fait que l’urbanisation plus développée aux USA que dans les autres pays du monde et que le développement technique et technologique attire plus de populations, il est facile de comprendre comment la puissance économique, politique et militaire de ce pays a contribué à étaler l’influence de sa langue dans le monde.
A ce facteur que l’on peut qualifier de passif à cause du fait que sont effet secondaire sur la dynamique des langues, nous pouvons ajouter un autre, cette fois le plus important. Ainsi, la déferlante numérique de la fin des années 1990 a profondément modifié l’équilibre des langues du monde. La nouvelle géopolitique des langues est largement influencée par les TIC au point de faire de l’anglais une langue planétaire. L’anglais est désormais à nos porte qu’on soit au village ou en ville.
Comme nous le constatons, la situation des langues africaine s’est empirée avec la dynamique actuelle de la géopolitique des langues du monde sous la pression technologique du net. Aussi, de travaux de Diki-Kidiri M. et Atibakwa Baboya E. (2003), il ressort que la situation des langues africaines sur la toile mondiale n’est que le reflet numérique d’une situation géopolitique réelle. En effet, quand bien même le cyberespace est considéré comme le domaine par excellence de l’anglais, d’autres langues ont amorcé une percée en proposant aussi bien des plateformes que les contenus. Les rares progrès et réalisations dans ce domaine envers les langues africaines relèvent soit de l’initiative de la société civile (associations religieuses, associations unicode, association des logiciels libres…), soit de volontés privées (universités, centres de recherche, particuliers…) ou des organismes de coopération. C’est justement à ce propos que nous disons dans Sanogo M.L. (2004) que l’on a beau dénoncé les élans impérialistes de ces services de coopération, ils ont le mérite d’avoir une politique clairement définie en matière d’appui et de promotion des langues africaines. Le problème principal avec les ONG et autres membres de la société civile est que les actions entreprises ne sont pas toujours perpétuées. Par conséquent, les entreprises numériques et autres ressources en ligne dépendent de la durée de vie des initiatives qui les ont porté. Elles n’ont pas toujours le temps d’atteindre les objectifs escomptés et les investisseurs n’y voient pas beaucoup d’intérêt.
Après avoir fait un état des lieux des langues africaines dans le cyberespace, nous allons nous attelons dans cette deuxième partie à montrer les pistes de solution pour s’en sortir. En rappel, dans le cadre de la promotion des TIC, nous d’autres Africains sommes confrontés à des difficultés de deux ordres.
Première difficulté : l’analphabétisme du plus grand nombre de nos compatriotes est le premier handicape dont les conséquences sont incalculables. Non seulement nous sommes loin d’atteindre le seuil de 40% prévu par le système des Nations Unies pour amorcer un décollage, mais cela est dédoublé d’une désarticulation linguistique marquée par une diglossie entre le français et les langues nationales. Le paradoxe du cas africain est que c’est la langue minoritaire (souvent 10%) qui domine les situations administratives, politiques, éducatives… Elle a tous les status et moins de corpus. La conséquence de cette situation n’est plus à démontrer dans comme frein dans le lutte pour le développement ou du moins dans la réduction de la pauvreté.
Or, les TIC sont une révolution dans ce domaine. En effet, l’exploitation des ressources qu’offre cette technologie ne nécessite pas forcement le fait de savoir lire et écrire et encore dans une langue européenne, en témoigne le boom du téléphone mobile et des télévisions payantes. Les écrans tactiles permettent des exploiter les contenus multi-médias en associant le son et l’image. L’analphabétisme ne peut donc pas constituer un obstacle à cette possibilité quand bien même cette possibilité est très peu diffusée dans nos pays. La volonté politique peut permettre de résoudre cette question en encourageant la création des contenus adaptés aux populations analphabètes. Le choix de la langue d’exploitation des contenus relève du seul créateur et ce choix peut être orienté en fonction des destinateurs. Les sites multilingues existent et les efforts sont entrepris par les terminologues, les informaticiens, les formateurs pour développer les ressources et les mettre à la disposition de la communauté des utilisateurs. Les contenus peuvent être bien en langues nationales qu’en langues européennes. Le monopôle de l’anglais a été rompu et le nombre de sites et autres ressources dans diverses langues augmentent.
Deuxième difficulté : l’accès aux ressources numériques est le plus souvent limité avec le degré de pauvreté lui-même confronté au coût du matériel. Le coût d’achat des ordinateurs et autres consommables ainsi que les frais de communication sont tels que le numérique paraît souvent comme un luxe dans ce « monde de misère ». Or, les progrès réalisés à ce jour dans la technologie permettent de mettre des ordinateurs à moins de 100 dollars US à la disposition des plus pauvres. De même, le coût de connexion connaît des chutes tellement importantes que les frais de communication ne sont plus l’obstacle majeur. Enfin, les cybercafés ainsi que la connexion sans ligne téléphonique et l’ordinateur sans électricité sont autant de moyens disponibles qui permettent, aujourd’hui d’exploiter sans difficultés majeures les ressources qu’offre le numérique.
Face à ces deux difficultés, le nouveau défit qui s’impose aux langues africaines est d’assurer leur présence sur le net d’une part et contribuer la façonner ce monde d’autre part. Assurer leur présence sur le net n’est pas une finalité mais un moyen pour parvenir à exister, à se faire une place. Et comme nous l’avons vu dans l’étude ci-dessus citée, la place des langues africaines est presque le reflet de leur situation politique au niveau des Etats, du continent, du monde. C’est dans une perspective de politique linguistique au niveau international ou même panafricain qu’il faut envisager le développement des langues africaines sur le cyberespace. Les efforts entrepris par l’ACALLAN sont salutaires de ce point de vue. Elle est basée sur la prise de conscience de la place que doit occuper les langues africaines aussi bien au niveau des politiques nationales que des politiques à l’échelle du continent. Et comme les efforts nationaux sont souvent confrontés à des réticences intérieures et à des moyens limités, c’est donc dans un cadre panafricain donnant plus de chance aux grandes langues qu’il convient d’envisager le départ.
Néanmoins, les langues minoritaires doivent être prises en compte si l’on veut porter loin le message de l’alerte sur leur cas. Nombre d’entre elles sont menacées de disparition et les politiques nationales sont quasi-silencieuses sur leur sort. Il convient de leur sortir des sites d’évocation pour créer des contenus, des cours en ligne, des lexiques virtuels, des plates-formes interactives pour leur donner une nouvelle chance de survie. Le numérique peut constituer donc, pour ces langues une opportunité. En créant des sites avec des contenus sur la langue, la culture, la situation de la communauté, il y a de forte chance que non seulement on intéresse les locuteurs qui vont avoir une image positive de leur langue, mais, aussi et surtout, ont peur avoir mobiliser des personnes situées très loin autour des objectifs de défense des minorités linguistiques.
Un petit regard sur la dynamique des langues sur internet permet d’affirmer que cela est possible. Au début était l’anglais, pourrait-on écrire à propos d’internet. Si la langue de Shakespeare a dominé le monde du numérique en général et celui d’internet en particulier, le tournant de la fin des années 1990 viendra marquer l’ouverture d’internet à d’autres langues. Et ce qui est encore intéressant, c’est que cette progression connaît une dynamique telle que d’aucuns commencent à penser, ou du moins à souhaiter que la répartition des langues dans le monde se reflète à partir de leur présence sur internet.
En conclusion, nous pouvons dire que malgré la diversification linguistique d’internet survenue au début des années 2000, les langues africaines ont du mal à se faire une place dans le monde du numérique. Si cette situation est le reflet de la géopolitique, il faut reconnaître l’intérêt qu’il y a à saisir cette chance qu’est le numérique. Néanmoins, si l’analphabétisme n’est pas un obstacle majeur, c’est bien dans la prise de conscience même des opportunités qu’elle offre qu’il faut travailler. En effet, mettre à la disposition du public africain des contenus adaptés à leurs compétences avec des ressources élaborés à cet effet peut être la solution. Il convient de faire sortir les langues africaines de leur place d’objet d’étude pour en faire des véhicules de communication à travers les sites. Il faut donc briser la glace qui fait de l’anglais la langue de communication utilisée pour parler des langues africaines. Multiplier donc les ressources comme les logiciels grâce à la localisation ou internationalisation sont les possibilités de développement des cybercommunautés de locuteurs utilisant les langues africaines comme véhicules de communication via l’Internet.
La globalisation ou la mondialisation ne sera donc une réussite que si les cultures des uns et des autres y trouvent leur compte. La place des langues africaines ne sera améliorée que si les Africains prennent conscience que le numérique est une seconde chance.
par
Mamadou Lamine SANOGO
Sociolinguiste
Maître de Recherches
CNRST-INSS / Ouagadougou
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