le mot Burkina, non…, c’est pas de l’arabe !!!

Publié le par mala

Dans une présentation du livre de D.B. Sisso, Hamado Nana, écrivait : «Qui aurait pu soupçonner que le mot Burkina utilisé pour rebaptiser la Haute Volta dans un souci d’authenticité, n’est qu’un emprunt à l’arabe?». sic. Si pour nombre de Burkinabè cette affirmation peut paraître une surprise, pour nous scientifiques, la surprise se situe ailleurs car les origines du mot Burkina Faso ne viennent ni de l’arabe, ni du moore. Avant de démontrer nos arguments, nous tenons à rappeler à l’auteur de l’ouvrage et au présentateur de son œuvre des précautions scientifiques et psychologiques élémentaires mais nécessaires à une cette recherche combien importante pour les peuples dans la compréhension de leur histoire et la consolidation de leur sentiment d’identité. Nous tenons à rappeler deux choses à propos de l’emprunt qui est le produit d’une histoire de la langue et celle de ses locuteurs.

 

Premièrement, toutes les langues du monde empruntent et les emprunts ne sont aucunement la preuve de l’appauvrissement d’une langue. Les mots voyagent d’une langue à une autre et d’un temps à un autre. Une langue n’emprunte pas forcement ce qu’elle n’a pas. Lorsqu’on vous dit non en français après une demande, ce n’est pas le même effet lorsqu’on vous dit niet (du russe). Deuxièmement, les emprunts sont la mémoire de l’histoire des communautés linguistiques. Nous ne confondons pas ici communauté linguistique qui est l’ensemble de ceux qui parlent une langue avec une ethnie. Nous entendons par ethnie, à la suite de Cheikh Anta Diop, l’ensemble formé par la communauté linguistique, un destin commun et une même disposition psychologique à assumer une identité commune. L’ethnie comme la communauté linguistique sont des constructions de l’histoire ayant chacune sa dynamique propre.

 

Mais ne nous écartons pas de notre sujet. Il convient alors de situer la recherche de l’étymologie du mot Burkina dans l’histoire de la communauté linguistique de langue moore, c’est-à-dire l’ensemble de ceux qui ont utilisé cette langue à un moment de leur histoire. En effet, le mot Burkina est rentré dans le vocabulaire de la géopolitique en 1984 à la suite du changement du nom du pays par le CNR (Conseil National de la Révolution). Evénement majeur en son temps car il a fait la une de la presse internationale et l’objet de nombreux articles de presse. C’est donc avec un réel plaisir que nous revenons une fois de plus avec ce mot sur la scène, mais cette fois pour bien d’autres raisons. Nous ne reviendrons pas sur toute l’encre que ce mot a fait couler par des académiciens comme Senghor qui ont tenté de faire une intrusion dans l’histoire de la politique linguistique du pays en y imposant leur marque de dérivation sur les gentilés (appellation des habitants). Nous revenons sur le mot Burkina avec un réel plaisir scientifique en apportant une contribution à l’histoire de notre pays.

 

Le but de cette intervention est de démontrer que le mot Burkina n’est pas emprunté à l’arabe comme il a été montré dans l’article de Nana H. (2007 : 33). Aussi, allons-nous situer notre démarche dans une perspective de l’étymologie (science de l’origine des mots). Elle exige une démarche scientifique nécessitant la connaissance du fonctionnement des langues auxquelles la recherche devra se référer. Ainsi, le mot arabe Baraka qui répond parfaitement à la structure tri-consonantique de cette langue sémitique ne peut pas être à l’origine du mot Burkina du moore. En effet, comment allons-nous expliquer l’apparition du /n/ final qui donnera /na/ puisque l’arabe est une langue à radicaux tri-consonantiques (brk)?

 

L’explication de l’étymologie arabe contient beaucoup d’autres failles et elle ne résistera pas devant les nombreuses autres questions scientifiques qu’elle soulève. Contrairement à une idée répandue, les origines du mot Burkina sont à rechercher dans l’histoire des peuples vivant sur l’espace que l’on appelle communément le plateau mossi. Nous avons tous appris, par l’enseignement de l’histoire des Moose à l’école primaire les différentes « guerres tribales » entre les rois moose et leurs voisins notamment les Songhoy également appelés Zaberma ou Zarma. Ces Zaberma qui ont été longtemps en contact avec les Mosse pour diverses raisons parlent le zarma et certains, sans aucun doute, le moore. On retrouve encore des locuteurs de cette langue dans le Kouritenga, le Yatenga et dans bien d’autres contrées du pays, notamment la zone frontalière avec le Niger. Il n’est donc pas exclu, vu la durée des contacts que des Moose ont appris la langue des « envahisseurs zarma » . Il n’est donc pas hasardeux de dire que les communautés linguistiques moore ou zarma étaient hétéroclites, c’est-à-dire que les gens qui parlaient zarma ou moore se côtoyaient de part et d’autre et pour diverses raisons. Or, on sait qu’en Zarma, le mot « homme » est bɔr et le mot « noble », « homme libre » est kin. En d’autres termes, en Zarma, « un noble » est un bɔrkin. Nul n’a besoin de démontrer que la dignité et l’intégrité sont des valeurs du noble, de l’homme libre. Il est facile d’expliquer le mot Burkina à partir du mot Songhay bɔrkin.

 

Ainsi, l’harmonie de tension fait que la voyelle ɔ s’aligne sur les traits de tension du i par assimilation régressive. Le résultat donne burkin qui donnera ce qui donne burkina par l’adjonction du –a qui est une marque nominal des strates du moore. C’est donc ce mot que les moose prononcent [burkjina] avec une palatalisation de la vélaire k devant voyelle fermée i. Faites prononcer le mot Burkina par un moorephone qui ne parle pas le français, pour vous en rendre compte. Ce que vous allez entendre est la réalisation authentique de l’emprunt du moore au zarma. Au terme de cette démonstration, nous tenons à rappeler que dans la démarche étymologique, il faut faire beaucoup attention dans l’interprétation des faits non linguistiques d’une part et au fait que qu’un emprunt peut en cacher un autre, d’autre part. En effet, dans le même article, pour expliquer l’influence du mandingue sur le moore, l’auteur semble nous faire remontrer le contact entre le Yatenga et la zone des mandingophones (bambara, dioula…) en 1932.

 

Nous rappelons qu’en 1757, les Bambara de Segou sous la direction de NGolo Diarra ont amené le Naba Kango au trône du Yatenga que les Soninké après les mandingues de Soundiata Keita (date) auraient constitué « la légion étrangère » en pays moaaga, assurant la sécurité du roi contre les complots de palais. Les origines d’un patronyme comme Pafadnam seraient à rechercher, d’après Houis M. (1961) dans ce volet de l’histoire des Moose et du peuplement de la boucle du Niger.

 

De même, il faut tenir compte du fait qu’un mot emprunté peut passer par une autre langue d’abord au point de ne pas être reconnu. En d’autres termes, un emprunt peut passer par une langue filtre avant d’arriver à la langue emprunteuse. Comment expliquer le mot sorasi « Soldat » en dioula si l’on ne tient pas compte de la marque du nom -si empruntée d’abord au wolof ? Le mot Shabt de l’hébreu qui a donné Samedi en français et Sibiri en mandingue et dans bien d’autres langues dont le moore remonte à l’hébreu. Il est très facile de démontrer par les techniques de l’archéologie linguistique que l’hébreu est une langue plus ancienne que l’arabe. Il en est de même du mot arabe hati « dimanche » qui a donné kari en dioula. D’aucuns auraient dit que kari voudraient juste dire le jour où le car (automobile) vient au village. Cela s’appelle des étymologies fantaisistes et Dieu sait que l’esprit humain en créé tout le temp.

 

Enfin, nous voulons, par la présente encourager ces genres de travaux de recherche qui sont passionnantes à plus d’un titre. On y va de surprise comme quand on se rend compte que le mot franc qui donnera françaisfrancophonie n’est pas de Senghor mais de Reclus, le mot dioula est d’origine arabe tandis que visionner et réceptionner sont des mots français. Or voir et recevoir qui sont passés par l’anglais pour revenir au français technique en informatique en donnant visionner (une page) et réceptionner (un fichier). Il en est de même pour nominer qui remonte aux fautes de français de Sophia Loren (artiste italienne), devenu depuis lors le mot clé du vocabulaire des festivaliers. est d’origine allemande, que

Ha !!!, on ne finira jamais de s’amuser avec les langues.

 

Mamadou Lamine SANOGO

Maître de recherche en sociolinguistique

INSS-CNRST

Ouagadougou

Burkina Faso

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