Note de sociolinguiste sur les doublés toponymiques à l’Ouest du Burkina Faso
Zone linguistique la plus complexe, en apparence, l’ouest du Burkina Faso est pourtant celle où l’unification linguistique est la plus réussie. En effet, à l’instar des autres régions des pays voisins dans de la même contrée, le mandingue, communément appelé dioulakan, bamanankan a réussi à défier toutes les lois du morcellement linguistique africain. L’urbanisation aidant, des ethnies culturellement différents et appartenant à des familles linguistiques différentes sont arrivés à des convergences linguistiques à tel enseigne qu’aucune différence n’est encore perceptible surtout chez les nouvelles générations[1]. En remontant le cours de l’histoire, on se rend à l’évidence que l’influence du dioula, pour nous en tenir à la région Ouest de notre pays, est loin d’être un phénomène récent. Dans nombre de villages où nous avons menée nos enquêtes comme à Noumoundara, Djigouera, Banzon, Tiéfora, Sakabi, Kiri, Dafinso, Kouintou, Sibi… un substrat de dioula ethnique est en survivance chez l’ancienne génération tandis que la jeunesse continue à répandre le dioula véhiculaire (Sanogo 2000)[2]. Alors, tout porte à croire que l’influence du dioula sur ces communautés longtemps dominées et/ou conquises est le produit d’une histoire remontant à la période pré-coloniale et cela n’est pas sans conséquence sur l’onomastique de la région.
Aussi, dans la présente note, nous allons attirer l’attention de ceux qui comptent faire des recherches onomastiques dans la région sur les causes des doublets toponymiques. A la suite de nos travaux sur le toussian[3], nous allons nous intéresser ici à d’autres groupes ethniques comme les Bobo, les Noumou, les Samogo (Prango, Dzungo), les Sénoufo, les Cerma… Les éléments soumis à l’analyse dans le cadre de cette note ont été collectés, au cours de nombreuses enquêtes, dans les trois provinces constituant la région des Hauts Bassins : le Houet, le Kérédougou et a Kossi.
Notre intérêt pour ces recherches se justifie par l’énorme contribution de la linguistique aux autres domaines de recherche, notamment l’histoire, l’anthropologie, l’ethnologie, l’ethnographie… En effet, en remontant aux manifestations et aux causes des doublets onomastiques, nous sommes en mesure de retrouver un pan important de l’histoire de ces communautés, de comprendre leur mode d’organisation et de percevoir les courants d’influences qu’ils subissent. Nous partons, pour cela de l’hypothèse selon laquelle les doublets toponymiques ne sont que la traduction d’une influence culturelle remontant à une période assez éloignée dans l’histoire de ces communautés. De même, ils témoignent des rapports historiques que ces populations ont entretenus avec les « Dioula », les plus grands conquérants militaires et marchands de cette partie de l’Afrique de l’Ouest. Ainsi, après un aperçu sociolinguistique de la zone, nous allons donner quelques pistes d’investigation la recherche onomastique dans la région.
- Aperçu sociolinguistique de la zone d’étude
La région Ouest du Burkina Faso est considérée comme celle qui compte le plus grand nombre de langues soit plus 1/3 des ressources linguistiques en usage chez les groupes techniques locaux. En plus des langues des autochtones, on note une présence assez importante des langues du plateau central comme le moore[4] avec les vagues successives de migrants agricoles. A cela, il faut ajouter que certains hameaux linguistiques fulaphones grandissent aux côtés des villages dont le nombre de langues ne cesse de croître comme dans nombre de villages du Kénédougou et des Cascades. Dans certains villages comme de la zone Nord de la Province du Houet et du Nord du Kénédougou, on compte plus de Moose que de Bobo, de Senoufo ou de Bolon. C’est le cas Sindo (Naneregué), de Djigouera (Nanerégué), de Mangorotou, de Fo et Bamogodougou. Ce dernier qui était jusque là un hameau de culture abritant des migrants moose est, du point de vue démographique, plus important que le village d’accueil.
Rappelons que l’une des particularités de cette population migrante agricole dans la zone et plus particulièrement du Kénédougou Nord est le type de migration. En effet, les Moose que l’on rencontre dans cette partie de la région sont dans doute arrivé par vague successive de la même région d’origine par une migration monogénétique polygène. En outre, ils pratiquent une endogamie de faite. Ainsi, les hommes arrivent en premier en partent chercher épouse dans leur région d’origine. Il en est de même pour des jeunes nés au cours de cette migration, produisant une sorte de côtoiement matrimonial avec les autochtones sénoufo, bolon, bobo…Par conséquent, nombre des ces hameaux de culture sont la réplique de villages moose. Malgré l’islam qui unie le plus souvent ces migrants et les autochtones, les droits coutumiers sont respectés et l’harmonie est maintenue grâce, en partie, à l’organisation interne des migrants et à la volonté manifeste de cohabiter.
Cette dynamique actuelle de population succède elle-même à une dynamique historique ancienne dont les origines remonteraient plus loin, d’après Person Y. 1969[5]
« Il paraît vraisemblable que l'expansion des langues mandé est à rapprocher de la cristallisation d'un berceau d'agriculture sur le Haut Niger, au deuxième millénaire avant notre ère. La supériorité initiale de cette culture serait due à la domestication du riz africain (Oriza glaberrima). L'acquisition de la métallurgie du fer l'aurait renforcée avant le début de notre ère, bientôt relayée par l'extraction de l'or, qui allait animer le commerce transsaharien. Au long de plusieurs millénaires la famille mãndé, en mutation constante, aurait donc été le principal épicentre culturel de l'Afrique occidentale.
En effet, l’on se rappelle bien que la zone Ouest du pays correspond à l’ancienne zone d’influence des marchands dioula, les principaux acteurs noirs du commerce transsaharien. On reconnaîtra que la conséquence de cette histoire est sans aucun doute la dynamique langagière actuelle comme on peut le voir avec les travaux de Maurice Delafosse[6].
De nos jours, la dynamique linguistique se caractérise par l’expansion d’un dioula urbain assumant la fonction véhiculaire. Langue de la ville de Bogo-Dioulasso, ce parler idéalisé est de nos jours l’épicentre de la langue de l’Ouest du pays. Ainsi, si dans les anciennes implantations le dioula urbain se superpose à un substrat de dioula ethnique en survivance chez l’ancienne génération, les nouveaux foyers linguistiques sont formés directement autour de ce que tous considèrent comme le dioula de la ville de Bobo-Dioulasso. (Sanogo M. L. 2000).
- des doublets toponymiques
La longue implantation du dioula dans la zone d’étude a pour conséquence, on le voit, un nivellement culturel qu’ont subit les minorités linguistiques. C’est là aussi le prix de l’intégration de ces différentes communautés qui forment désormais un creuset. Nombreux sont les minorités de cette zone dont « l’histoire commence » plus ou moins avec cette page des Dioula comme le démontre bien Dacher M.2005[7]. En effet, lors des enquêtes que nous avons menées dans certain villages toussian, tiéfo, dzungo, wara… on a l’impression que les ancêtres fondateurs seraient tous venus du mandé soit à la recherche de terre cultivables, soit en chasseur ou encore en escale sur la route du commerce ou des lieux saints de la Mecque.
Ce dernier cas est tellement rare dans notre zone d’étude qu’il nous a paru nécessaire de le relater ici. En effet, d’après les notables du village de Samogoyiri, le village serait créé par un certain Lamine Cissé un érudit dioula, de retour de la Mecque. Il aurait retrouvé abondamment de volailles à cet endroit même où il avait perdu son poulet sur le chemin de l’allée. Il aurait alors conclu que ce lieu est propice (jidi « prospère ») à la production de biens agricoles.
Ainsi, rares sont les villages, de nos jours où le toponyme authentique est connu comme nous l’avons démontré dans le cas des Toussian. Il en est de même chez les Bobo où les villages comme Dafinso, Santidougou, Kouintou, Samangan, Yéguéréso pour ne citer que ceux-là sont des villages où seulement quelques aînés connaissent encore le toponyme authentique. Ce cas est loin d’être isolé car l’administration coloniale n’a fait que renforcer les consonances mandés au détriment des appellations d’origine si elle n’a pas tout simplement procédé à des substitutions. C’est le cas de Banfora, de Dingasso de Karfiguela, de Baguera, de Koundougou, de Moussobadougou, de Kimidougou, de Blédougou, de Desso et Diguera, de Orodara…
Certains doublets toponymiques sont la conséquence même de regroupements de plusieurs villages comme le cas de Toussiana avec ses trois villages qui sont Toussiamba, Yorogofesso et Gnenaba.
L’émergence des nouveaux toponymes dans la zone laisse voir une prédominance de la langue véhiculaire de la région. Ainsi, les nouveaux villages sont le plus souvent forgés directement dans la langue véhiculaire, ce qui laisse croire que la dynamique langagière est en faveur de cette langue. C’est le cas de Badara (bord du fleuve), de Kotoura (dans la gallérie forestière), de Mangorotou (dans le verger de manguiers), de Bamogodougou (chez Bamogo), de Kangoura (nouvelle langue).
En conclusion à cette note sur les doublets toponymiques de la zone ouest du Burkina Faso, nous pouvons dire que le phénomène est très peu étudié alors qu’il pourrait apporter un éclairage assez important pour la connaissance des habitants de cette zone. Ensuite, les doublets onomastiques sont le résultat d’une influence remontant à la période pré-coloniale et la dynamique du groupe mandé en est le principal moteur. Cette influence est loin d’être suffisamment analysée car on découvre de jour en jour que nombre de traits dit authentiques sont les produits de cette domination culturelle qui a été longtemps phagocyté par la communauté qui la reçoit. Enfin, la dynamique langagière en faveur du dioula véhiculaire continue de gagner du terrain à tel point que les toponymes dits authentiques sont menacés de disparition, à jamais. A ce niveau, il est urgent de mener des recherches car avec ces toponymes, c’est bien des chapitres de l’histoire des communautés qui risquent de disparaître à jamais.
[1] Sanogo M.L. 2008, « Maintien, divergence et convergence linguistique à Bobo-Dioulasso intégration sociolinguistique des Toussian en ville», dans Revue gabonaise des sciences du langage, publié par le Groupe de Recherche en Langue et Cultures orales (GRELACO), Université Omar Bongo, Libreville/ Gabon, N°03, Janvier 2008, pp.55-84
[2] Sanogo M.L. 2000, « A propos de jula à Bobo-Dioulasso », dans les Cahiers du CERLESHS, 2ème numéro spécial, ed. Nikiéma Norbert, Université de Ouagadougou, pp.73-83.
[3] « Eléments de sociolinguistique d’une minorité linguistique : le cas de l’onomastique chez les Toussian », dans Onomastica Canadiana, Revue de la Société canadienne d'onomastique, Université du Québec à Trois-Rivières, vol. 89, n°2, décembre 2007, pp. 51 - 73
[4] Langue des Moose, singulier Moaaga
[5] Yves Person, Samori. Une révolution dyula, Mémoires de l'Institut Fondamental d'Afrique Noire. N° 80, IFAN. Dakar. 1968, 1970, 1975. Trois Tomes. 2377 pages
[6] Maurice Delafosse, 1929, La langue mandingue et ses dialectes (Malinké, Bambara, Dioula), Paris, P. Geuthner
[7] Dacher M. 2005, Cent ans au village : Chronique familiale gouin (Burkina Faso), Paris, Karthala (« Hommes et sociétés »), 399 pages